Introduction.
Les dents, avec leurs phases éruptives, rythment notre vie de l'âge
de six mois jusqu'à dix-huit ans. De la première incisive de lait
jusqu'à la dent de sagesse, nous apprenons à ressentir des douleurs
ou de simples gênes dans notre bouche. Symbolisant le rythme végétal
de la germination, de la croissance et de la dégénérescence,
donnant une nouvelle fleur après que la première se soit fanée,
les dents sont les organes les plus durs du corps humain, façonnées
tels des minéraux qui nécessitent le diamant pour être fraisés.
Et puis elles sont parcourues à l'intérieur par le symbole de
la vie animale : le sang. Quelle étrange union entre les trois mondes
de la création que ces dents envers lesquelles nous ne portons que si
peu d'attention
Décrire avec quelques mots, l'ampleur des liens qui se tissent entre
les dents et l'être est presque illusoire. Il n'est possible que de ressentir
en partie et au secret de ses sentiments cette symbiose naturelle entre ce qui
émerge de nos profondeurs sous l'aspect d'une dent et l'ensemble de nos
aspirations, buts, qualités et besoins, autant que de nos souffrances,
manques et blessures. Comment croire qu'un minéral tel que la dent, nourri
de ce même sang qui joint et unit l'ensemble de notre être, puisse
rester indifférent dans sa structure à ces drames silencieux qui
se jouent en nous ? Comment pouvoir espérer, autrement que par inconscience,
qu'elles puissent rester indemnes et pures, lorsque nous trahissons nos propres
aspirations, et faillissons à la satisfaction ne nos évidents
besoins ? Comment espérer qu'avec de telles négations de nous-mêmes,
avec une telle censure intérieure, avec de telles amputations de notre
vérité et de notre intégrité, une dent puisse ne
pas manifester à l'extérieur ce veto silencieux que nous nous
imposons ?
Loin de se désespérer devant une carie, peut-être pourrons-nous
un jour remercier ces signes de notre inattention face à nous-mêmes.
De la victime accourant vers son dentiste pour un soulagement, alors peut-être
pourrons-nous être ramenés vers ce sens intérieur qui nous
échappe sitôt capables d'indépendances. Devenus responsables,
individuellement, nous aurons alors à cur de faire un retour en
arrière sur un oubli qui nous a tant coûté, sur une négation
d'une partie si importante de nous, qu'elle a conduit notre chair à la
souffrance la plus difficile : celle d'une dent.