Repères d'évolution.
De l'âge de six mois, en moyenne, à l'âge de dix-huit ans,
la vie de l'individu est rythmée dans son corps par l'éruption
d'organes dentaires. De la première incisive de lait à la dent
de sagesse, par périodes bien définies, cycliques, la bouche est
le siège privilégié de la manifestation de signes de mutations,
d'évolutions et de transformations.
Quand bien même il est évident que l'organe dentaire dispose d'un
patrimoine génétique, il ne saurait être question d'en faire
le seul lien entre son germe et son devenir. Il n'y a sans doute aucun autre
endroit du corps qui reflète avec autant de pertinence et d'assiduité,
la dépendance entre les potentiels génétiques, tant en
formes qu'en cinétique, et les influences du milieu extérieur
mais aussi et surtout des particularismes existentiels qui font d'un individu
de la race humaine, un être humain individualisé.
Si un bébé vit la majeure partie de son temps avec une tétine
en bouche, ce qu'on nomme une sucette, ses dents de lait ont de grandes chances
d'évoluer en ménageant l'espace nécessaire à cet
artifice existentiel. Même bouche fermée et dents au contact, il
subsistera l'espace de cette option comportementale.
Si un jeune enfant tombe sur sa bouche et se luxe ou s'enfonce une incisive
de lait dans la gencive, il a de grandes chances de marquer d'une tache blanche
l'émail de la dent définitive à venir. Si ce jeune enfant
présente à l'âge de deux à trois ans, des épisodes
fébriles intenses avec une constitution fluette, il a toutes les chances
que l'ensemble de ses incisives définitives, (celles qui se minéralisent
dans sa gencive à cette période, ou toute autre dent ou groupe
de dents à une autre période de sa prime enfance), portent la
trace de cette affection sous la forme de taches blanches régulièrement
réparties sur l'ensemble des dents de la lignée en question.
Si un jeune enfant garde une déglutition atypique, celle qui se fait
par succion, en plaçant la langue entre les dents en avalant, il a toutes
les chances d'avoir un espace libre entre les incisives du haut et celles du
bas, appelée béance antérieure.
A la lumière de ces quelques exemples, que l'on peut nommer accidentels,
voire occasionnels, exemples typiques des vicissitudes de la vie, ou reflets
des choix comportementaux, on peut déjà percevoir la grande malléabilité
de cet organe pourtant si dur ! Certes, les désordres décrits
sont reliés à des événements forts, marquants, dégageant
une énergie considérable. Pourtant, d'autres causes, d'autres
événements plus discrets peuvent avoir autant si ce n'est plus
de conséquences sur la dentition de l'homme.
Le premier exemple, que vous comprendrez mieux si vous avez lu l'article "
croissance physique ", est celui d'une chute sur le coccyx. J'ai eu l'occasion
d'intercepter des troubles de l'évolution dentaire qui trouvaient leur
explication en tant que séquelles de traumatisme, lequel traumatisme
avait été oublié parce que sans perte de sang, sans blessure
évidente de la structure ou de la peau, hors mis, si les souvenirs sont
bons, de grosses larmes. Pourtant, l'ensemble de l'équilibre de structure,
propre à la culture ostéopathique, nous apprend l'importance de
la respiration primaire ostéopathique, ainsi que les désordres
qui peuvent lui être infligés par un traumatisme physique. Les
troubles associés à ce type d'étiologie sont surtout cinétiques.
Il est fréquent de voir un groupe dentaire en retard d'évolution,
et surtout en position homolatérale. Cela signifie que dans un même
groupe de dents, (prémolaires, molaires ou incisives), tout est normal
en temps et vitesse à gauche, mais sera manifestement retardé
ou désordonné à droite. La première recherche à
effectuer dans ces cas, est la levée d'une mémoire traumatique,
qui a très bien pu avoir lieu sans effraction tissulaire, telle que la
bonne chute sur les fesses.
L'autre accident typique de l'enfance est la chute de la table à langer.
Plus rarement effacée de la mémoire parentale, il peut cependant
avoir été refoulé par culpabilité. L'interrogatoire
en douceur pourra permettre de le ramener à la surface et de dépister
ainsi une étiologie trop méconnue des déséquilibres
unilatéraux de la cinétique éruptive.
Il y a également un merveilleux repère de l'intégrité
des mécanismes ostéopathiques : l'espace entre les deux incisives
supérieures au moment de leur éruption. Après avoir éliminé
l'éventuelle origine héréditaire de cet espace, il convient
de s'intéresser à l'intégrité et à la liberté
des mouvements de la suture palatine médiane, laquelle garde très
longtemps les signes mémoriels d'un choc parfois très ancien.
Je précise explicitement, qu'il n'est cohérent d'envisager une
intervention ostéopathique, ou d'imputer à un désordre
ostéopathique un trouble de dynamique éruptive des dents, que
dans les cas de dystropies (anomalies de placement dans l'espace) ou dyscinétiques
(anomalies de vitesse d'éruption) locales, ponctuelles ou unilatérales.
Seules ces atteintes locales, non générales, peuvent être
interprétées comme mémoire d'un fait acquis, hors matériel
génétique et donc hors bagage héréditaire.
La question qui se pose alors est de savoir si l'enfant a gardé plus
profondément en lui les traces de cette expression visible dans sa bouche.
Il est presque certain qu'aucun patient ne nous apportera cette réponse.
Par contre, il y a un bon repère pour apprécier l'ampleur de la
mémoire de ces accidents de vie et l'ampleur de la force, de l'énergie
qu'ils véhiculent avec eux. Il suffit de se tourner vers la mère
de l'enfant et de ressentir l'émotion sous-jacente à la remise
en mémoire parlée de l'histoire du traumatisme vécu par
l'enfant. Il est, par ce biais, évident de se rendre compte que ces petits
instants vécus dans la douleur ont laissé une empreinte profonde
dans la structure vivante de l'individu. Car si la mère, (ou le père
bien sûr !), manifeste un trouble, et il est en général
presque palpable, alors il n'y a aucune raison que l'enfant ait échappé
à cette écriture subtile en lui. (Voir " dents et émotions
")
La dent, si l'homéopathie nous apprend qu'elle est le reflet de la constitution
profonde de l'être, entendue sous le sens d'équilibre de proportions
des minéraux de base de l'être humain, cette dent est aussi le
miroir de sa vie existentielle. Bien peu de grands événements
se passeront sans laisser une trace dans cette structure ultra-dure, d'autant
plus si ces événements ont généré une énergie
qui aura été enfouie, par refoulement, par peur ou par refus.
La dent, si elle est, à l'image de l'ensemble de la structure physique,
l'expression d'un patrimoine génétique, montre cependant avec
évidence la perméabilité instantanée de cette mémoire
à l'inscription des événements de vie de chacun. Tel un
grand livre égrainant ses pages blanches, portant en filigrane l'histoire
de l'homme, elle reste disponible à la vie pour devenir recueil de mémoire.
L'existence va y inscrire, au travers de liens parfois évidents parce
que éminemment physiques, parfois au moyen de liens secrets, parce que
plus subtils, le récit codé du passé de chacun, nous obligeant
à la responsabilité individuelle face à nos choix et à
nos rencontres, quand bien même nous sommes insidieusement tentés
d'invoquer le manque de chance ou l'accident imprévisible.